Quel rôle a joué Tokyo dans l’arrestation de Carlos Ghosn, ex-PDG de Renault-Nissan ?

27/02/2019 -

Le Wall Street Journal a rapporté, le 15 février dernier, que le gouvernement japonais serait intervenu dans les discussions au sein de Renault-Nissan au sujet d’une possible fusion des deux groupes. Cette donnée pose question quant au rôle qu’a eu Tokyo dans ce qui s’apparente, aux yeux de plusieurs analystes, comme une stratégie de blocage du projet français.

Renault-Nissan : une alliance industrielle qui ne met pas fin au rapport de force

Arrêté le 19 novembre 2018, Carlos Ghosn affirme, le 30 janvier 2019, avoir été victime d’une « trahison » et d’une « machination » de la part de Nissan. En effet, deux mois avant son arrestation, ce dernier avait abordé avec Hiroto Saikawa, président de Nissan, la question de l’approfondissement de l’union entre Renault, Nissan et Mitsubishi Motors. L’ex PDG avait alors révélé qu’en cas de nouveau mandat, il ferait de ce rapprochement une priorité. Selon lui, Nissan aurait en réalité eu peur d’une absorption par Renault. Si la holding envisagée aurait préservé l’autonomie de chaque groupe, elle aurait toutefois détenu toutes leurs actions. Or, si Nissan représente toujours plus de la moitié des bénéfices du groupe, son chiffre d’affaire a baissé, au premier semestre 2018, de 5% sur un an, tandis que Renault accroissait ce dernier de 1,4% sur la même période. En termes de vente de véhicules le constat fut le même, avec une hausse de 9,8% chez Renault, contre une diminution de 1,8% pour Nissan. Si le projet de rapprochement avait eu lieu, il l’aurait donc sans doute été en défaveur de Nissan.

 

Une volonté japonaise de freiner l’appétit français au sein de l’alliance

Lorsque l’alliance Renault-Nissan avait été créée, le groupe nippon était en sérieuse difficulté. Renault avait alors acquis 43% des parts de Nissan, qui avait quant à lui obtenu 15% des parts du français. Ce déséquilibre avait alors été vivement contesté au Japon, d’autant plus que l’Etat français détenait 15,01% de parts de Renault. De plus, en avril 2015, le gouvernement de François Hollande, et notamment Emmanuel Macron, alors Ministre de l’Economie, avait accru unilatéralement son poids dans le groupe en achetant 4,7% de parts supplémentaires. Carlos Ghosn s’était alors rendu immédiatement au Japon afin d’y organiser une réunion de crise. Les japonais, méfiants, voyaient d’un très mauvais œil la tactique d’accroissement d’influence de l’Etat français au sein de l’alliance. En France, Emmanuel Macron aurait demandé à Carlos Ghosn de pousser à la fusion des deux entités et de prendre le contrôle de Nissan.

Un an plus tard, en gage de bonne foi, Carlos Ghosn nomme Hiroto Saikawa président de Nissan, alors qu’il avait précédemment envisagé la présence d’un américain. En 2016, l’arrivée de Mitsubishi dans l’alliance oriente davantage cette dernière vers le Japon, tandis que sa structure capitalistique est toujours en nette défaveur des Japonais (avec la loi Florange, votée par François Hollande, chaque action détenue par l’Etat dans le capital de Renault lui donne un droit de vote double). L’évolution du poids de Nissan au sein de l’alliance, ainsi que l’accroissement de la présence de l’Etat français, engendre une volonté japonaise de rééquilibrer cette dernière.

 

L’emprisonnement de Carlos Ghosn est un message pour Paris

Début 2018, Hiroto Saikawa avait annoncé, lors d’une conférence de presse, que des discussions étaient en cours afin de modifier la structure actionnariale de l’alliance. En avril de la même année, il déclarait au journal japonais Nikkei : « Nous devons nous assurer que l’alliance puisse opérer comme elle le fait maintenant, en préservant l’autonomie de chaque entreprise tout en maximisant l’efficacité […] ». Il avait ensuite précisé qu’une fusion des entités n’était pas attendue du côté japonais.

Selon le Wall Street Journal, les dirigeants de Nissan prirent ensuite contact avec le METI (le ministère japonais de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie) afin d’empêcher ce qu’ils pensaient être un projet de fusion sur lequel aurait travaillé Carlos Ghosn. Ce dernier sera finalement accusé de malversations financières et arrêté.

Le soir même de l’arrestation de Carlos Ghosn, Hiroto Saikawa déclarait à la télévision : « La leçon que nous devons tirer de cette part d’ombre de Ghosn, c’est que le pouvoir ne doit pas être concentré dans les mains d’une seule personne ». Ni, a fortiori, dans les mains d’un seul groupe. De la même façon, lors du sommet du G20 de 2018, suite à une rencontre entre le Président Emmanuel Macron et le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, ce dernier déclara qu’il était primordial de préserver une « relation stable » au sein de l’alliance.

A la mi-janvier, une délégation française se rend au Japon. Selon l’agence de presse Kyodo, la partie française aurait alors exprimé son souhait de voir Renault et Nissan fusionner. Information démentie ensuite par Bruno Le Maire, Ministre de l’Economie et des Finances. Ce dernier affirme que ni la fusion, ni le rééquilibrage actionnarial de Renault-Nissan ne sont aujourd’hui à l’ordre du jour.

Le statut quo perdure. Mais le bras de fer, lui, est bel et bien engagé.